Le Bonheur en marche … ou pas ?

Lorsque je parcours les rayons des librairies ou les articles de blogs sur Internet, je retrouve de plus en plus difficilement la notion de quête du bonheur à laquelle nous pourrions tous aspirer. En effet, malgré les mutations profondes qui sous-tendent notre époque, ce sujet n’est pas l’exclusivité de notre temps. En revanche la spécificité résiderait à mon sens dans l’injonction qui nous en est fait. Il « faut » du bonheur à tous les étages de notre vie, sinon nul ne manquera de nous rappeler à cette quête devenue forcée, voire commerciale ?

 

L’évolution de nos sociétés occidentales tendrait à généraliser les valeurs liées à l’autonomie individuelle dans la globalité de notre vie sociale. Un phénomène de démocratisation de l’individuation, c’est-à-dire de l’attribution à l’individu du sens de la responsabilité de sa vie, semblerait nous submerger. Peut-être serait-ce l’incertitude du lendemain ou la frénésie d’un rythme des changements en décalage croissant avec notre capacité à intégrer et « gérer » ce changement. A mon sens, le droit au Bonheur n’est pas le point du questionnement. Je vous propose plutôt de mettre sur l’ouvrage la question du droit à avancer à son rythme, selon son écologie propre, sur le chemin de ce Bonheur. Il est question d’interroger notre droit à vivre pleinement nos émotions agréables mais également douloureuses.

 

A en croire le flot perpétuel d’information sur le sujet, il pourrait sembler que le bonheur serait aussi simple à trouver qu’une recette de crêpes sur Internet un jour de Chandeleur. Ainsi, comment ne pas être heureux et tout le temps ? Quel droit pourrions-nous encore avoir de ne pas l’être et de ne pas arborer un sourire béat à chaque instant ? Comment ne pas répondre par la positive à cette injonction quotidienne : « Salut ! Ça va ? ». Si je remercie les grands chefs de partager leurs secrets de cuisine, la lecture d’aucun de leurs ouvrages ne m’a transformé comme par magie en chef digne d’une quelconque étoile. Aussi, je cherche encore l’article qui m’autoriserait à penser que ce n’est pas tant le Bonheur qu’il faut trouver avant la fin du livre, que changer notre façon d’arpenter notre chemin de vie pour y trouver le Bonheur dans l’instant présent, seul moment ayant une réalité dans notre vie. Sur ce point, je vous invite donc à réfléchir à cette proposition de Confucius qui nous dit que « Tous les hommes pensent que le Bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir. »

 

Sinon, tentons de voir plus loin. Si le bonheur est simple à trouver comme un ticket de métro, comment les cabinets de psychologues, psychothérapeute ou coach tel que le mien ne désemplissent pas malgré toute cette littérature sur le sujet ? Comment autant de recettes en cinq, huit, dix ou douze points ne produisent-elles pas un tel miracle dans nos sociétés occidentales en crise ? Je vous propose de tenter d’interroger ce sujet selon différents courants philosophiques, car l’Orient et l’Occident tendent à nous répondre de façons différentes mais éclairantes à plus d’un titre.

 

Dans une conception occidentale répandue, le Bonheur n’existe pas en ce sens qu’il correspondrait à un état de perfection de notre vie et que la perfection ne serait être de ce monde. Au mieux la perfection serait-elle divine, et dans ce cas inaccessible aux profanes que nous sommes. Dans cette optique, il ne nous resterait plus alors qu’à chercher le ou les moyens de vivre des instants de vie moins douloureux que les précédents pour ressentir un peu de ce Bonheur auxquels nous aspirons tous. Cependant, comment ressentir cet instant présent pleinement si nous ne faisons que le comparer au passé ? Comment ressentir et raisonner à la fois ? Comment vivre cet instant de bonheur lorsque nous sommes en plein travail assidu d’application de la recette qui nous parle d’un bonheur comme d’un produit de supermarché ? Quel est cet antagonisme qui nous pousse à nous projeter dans un bonheur à venir en appliquant maintenant une « simple » formule magique ?

 

C’est dans cette dualité que les philosophies orientales nous proposent une voie du milieu : vivre dans l’instant présent sans équation magique. Elles nous invitent à évaluer notre capacité à être présent au bonheur, elles nous convient à ressentir l’instant présent dans l’absence. Sans nous donner de recette, elles nous évoquent que nos états dépressifs sont de notre incapacité à sortir du passé. Tout comme nos états anxieux sont du fait de notre projection dans de potentiels moments d’un futur inexistant. Dans les deux cas, nous vivons donc l’instant présent dans une posture interne passé ou futur. Ainsi, si le passé et le futur sont souffrance, elles nous affirment que le présent est le seul temps du bonheur. C’est en nous inscrivant dans ce moment que nous pourrions vivre et ressentir le bonheur. L’absence de souffrance serait alors le bonheur ? Tout comme nous définissons à ce jour la santé par l’absence de maladie ?

 

De plus, comme il nous faut ne pas oublier le passé pour ne pas reproduire nos erreurs et anticiper l’avenir pour préparer notre navire pour le voyage qu’il nous reste à parcourir. Nous ne pourrions donc vivre l’instant présent en permanence. Nous aurions ainsi commis cette erreur de nous enfermer dans notre passé en imaginant un avenir meilleur. Et si aujourd’hui comme hier, l’avenir est de moins en moins clair, nous vivons alors dans un état dépressif permanent d’un passé regretté ou d’un avenir fantasmé. Voire halluciné, si j’en crois le progrès et la consommation addictive des drogues naturelles ou de synthèses dans toutes les couches de la société : Internet, jeux vidéo, alcool, media, sexe, etc.

 

Peut-être pourrions-nous alors tenter de ressentir pleinement les malheurs qui nous frappent, pour mieux jouir des instants que nous accordent cette vie et agir pleinement dans le seul temps que nous pouvons changer par notre action : le présent. Pourrions-nous alors ressentir cet équilibre qui dans le passage entre la douleur et la joie, la peine et l’euphorie nous laisserait entrevoir le Bonheur au seul moment où nous pouvons le ressentir : ici et maintenant.

 

Dans cette acceptation, il pourrait alors être à considérer que le seul artisan du bonheur est nous-même, par notre effort assidu à nous rappeler sans cesse, malgré les tumultes de cette vie moderne, de revenir à cet instant de vie où se trouverait ce que nous chercherions tous ? Mais l’effort ne serait plus tant dans l’application d’une recette que l’on peut acheter à tout moment sur Internet, que dans un regard sur nous-même. Mais finalement, il est si long et difficile de regarder en nous pour accueillir et tenter de changer les seules choses sur lesquelles nous aurions un véritable pouvoir : notre regard sur notre existence et notre action pour l’arpenter.

2018-02-18T21:25:21+00:00 18 février 2018|Non classé|